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L’audition qui en valait la peine

Par Camille Laurin-Desjardins • 3 déc, 2009 • Catégorie: Culture, À la une

Créateur passionné, artiste engagé, il compte parmi les comédiens les plus en vue au Québec. Il a reçu des Jutra, des Gémeaux, un Génie, un Masque et plusieurs récompenses cinématographiques sur la scène internationale. Pourtant, Luc Picard, diplômé de l’UQAM en administration, a longtemps réprimé son envie de jouer, laissant sa timidité l’emporter sur sa passion.

Lucpicard

Luc Picard a d'abord fait des études en administration à l'UQAM avant de tenter sa chance dans le milieu du théâtre. Photo : David Ospina

Je m’assois timidement à la belle table en bois rustique, à l’image de l’accueillante maison de l’acteur, à Longueuil. Je suis nerveuse, comme si je venais passer une audition. Luc Picard me comprend sans le savoir. Les auditions, il les a en horreur. Il garde un traumatisme de l’époque où il a dû préparer les siennes pour le Conservatoire de Montréal, entre autres, où il a finalement été accepté. Il a attendu d’avoir 23 ans, d’avoir fini son cégep et son bac en administration avant d’oser faire le saut vers les écoles de théâtre.

«J’avais prévu faire mes auditions un peu partout, se rappelle-t-il, mais c’était tellement horrible comme processus, qu’aussitôt que j’ai été pris au Conservatoire, j’ai tout lâché. Une fois, c’est assez!» Il garde de cette époque un souvenir tellement amer qu’aujourd’hui, il préfère ne pas en imposer aux autres. «Quand je réalise un film, j’essaie de minimiser les auditions. J’aime choisir quelqu’un, l’appeler et ne pas faire d’audition. Il me semble que je me souviens comment on se sent dans ce cas-là.»

Son aversion envers les auditions est tellement restée ancrée en lui, qu’il en est venu à écrire un film sur le sujet en 2003 : L’audition. Son premier film comme réalisateur et comme scénariste est inspiré d’une lettre qu’il a rédigée pour son fils, âgé de deux ans à l’époque.

«Un jour, j’ai écrit une lettre à Henri et je la trouvais belle, confie-t-il. Je me suis dit : oh, ça ferait un bon début de film. Au bout de cinq ou six jours, j’avais une quarantaine de pages d’écrites pis je savais pas mal toute mon histoire.» L’histoire lui est venue, tout simplement. «Elle m’a comme visité. Depuis ce temps-là, j’essaie d’en écrire d’autres. Je travaille sur deux scénarios en ce moment et je trouve ça beaucoup plus difficile.»

Le thème de l’enfance est omniprésent dans le film, pour faire un hommage au jeu à son état le plus pur. «Je suis devenu acteur parce que ça me fait tripper de faire semblant, de jouer. Et les enfants font ça naturellement. Quand tu veux être un bon acteur, il faut que tu retrouves la part d’enfance en toi.»

L’audition, une ode à l’enfance ? «En général, je trouve qu’on devient un peu con en vieillissant. Quand on est enfant, on est encore proche du début, il y a encore beaucoup de sincérité, moins de faux sourires».

Même s’il a fait des études en administration, Luc Picard a toujours su qu’il voulait être comédien. Mais jusqu’à sa deuxième année de cégep, il n’avait jamais joué . «Je viens d’un milieu ouvrier, ordinaire. Il n’y avait pas de livres chez nous. Je ne voyais vraiment pas comment je pourrais devenir comédien, je ne savais même pas qu’il y avait des écoles de théâtre. Mais je savais que c’est ce que j’avais envie de faire. Le plus au monde.» Son regard déterminé brille de tous ses feux lorsqu’il prononce ces mots.

À sa sortie du Conservatoire, en 1988, il est tout de suite remarqué par plusieurs artistes influents du milieu du théâtre. Il travaille avec les metteurs en scène Claude Poissant, Téo Spychalski et René-Richard Cyr. En 1992, il joue dans la pièce Traces d’étoiles, de Cindy Lou Johnson, mise en scène par Pierre Bernard.

«Je l’ai découvert à ses auditions du Quat’Sous et j’ai eu un choc, explique Pierre Bernard, metteur en scène et directeur artistique du Quat’sous à l’époque. Je l’ai engagé. Ensuite, on a fait 11 projets ensemble, en huit ans.» Traces d’étoiles reste d’ailleurs un des moments théâtraux favoris de Luc Picard.

Pierre Bernard a adoré travailler avec lui. «Mais ce n’est pas facile, glisse-t-il. Il faut avoir fait ses devoirs, parce que lui les a faits. Il est très exigeant par rapport à lui-même : c’est un coureur de fond, pas un sprinteur. »

Aujourd’hui, Luc Picard ne fait presque plus de scène. «Je m’ennuie du théâtre. Mais je suis plus difficile qu’avant. Maintenant, j’ai mon garçon, et le théâtre ça veut dire beaucoup de soirs où tu n’es pas à la maison… »

L’acteur concède aussi qu’il n’aime pas beaucoup les grandes salles de théâtre, contenant beaucoup de spectateurs. «Je me sens moins bien dans des grandes salles, je pense que je suis moins efficace, précise-t-il en toute modestie. La nuance doit être exprimée autrement et je ne maîtrise pas toujours cet art-là.»

Pierre Bernard, quant à lui, considère qu’il faut voir Luc Picard au théâtre. «Sur scène, il parvient à se déployer. Il ne va pas aimer que je dise ça, mais Luc joue comme une actrice. Il atteint un niveau d’émotions que très peu d’hommes acteurs parviennent à atteindre au Québec.»

Au cinéma, Luc Picard fait la rencontre mémorable de Pierre Falardeau lorsque celui-ci le choisit pour jouer dans son film Octobre, en 1994. Lorsqu’on évoque le cinéaste décédé récemment, l’acteur vedette d’Octobre est visiblement ému. Il aspire une bouffée de sa cigarette avant d’expliquer que la rencontre, professionnelle au départ, s’est vite transformée en une amitié solide.

«On s’est aimés tout de suite, précise-t-il. Il m’a donné l’occasion de jouer des affaires plus fortes que « passe-moi le sel »… Mais il est surtout devenu mon chum, avec qui je trippais. On parlait de cinéma, d’amour, des femmes… Il me manque.»

Le sujet du film Octobre, comme celui de 15 février 1839, tourné par le même cinéaste, est resté l’un des points communs entre les deux amis, qui luttaient tous deux, à leur façon, pour la souveraineté du Québec. «Pierre, c’était un pamphlétaire, tout son être était engagé dans cette lutte-là, et j’ai toujours admiré ça. On se rejoignait là-dedans, mais pas de la même façon, parce que moi je ne suis pas du tout un pamphlétaire.»

Sans nécessairement crier sur les toits ses couleurs politiques, Luc Picard considère qu’il est important que les artistes aient des convictions profondes. «Je pense que, comme artiste, on a la fonction d’être un fou du roi. On ne peut pas être juste une distraction pure et simple. Il y a une responsabilité qui vient avec le rôle d’artiste. On doit avoir quelque chose à dire.»

Pierre Bernard admire cet engagement de la part de l’acteur. «Il sait dans quelle société on vit, ce qu’on doit faire pour notre pays. Il y va avec sa sincérité, presque naïve des fois. C’est d’ailleurs une de ses plus belles qualités, selon moi.»

Luc Picard est catégorique : ça vaut encore la peine, en 2009, selon lui, de se battre pour l’indépendance du Québec. «C’est notre culture, ça se peut qu’elle disparaisse, on ne serait pas les premiers. Mais le fait est que la nôtre, on a encore les moyens de la sauver. Moi, je pense que pour la sauver, ça prend un appareil étatique ou, du moins, un mécanisme qui nous permette de disposer de notre argent comme bon nous semble.» Le temps presse, selon le comédien : «Montréal s’anglicise à vue d’oreille. Notre identité est en train de se fragmenter. On est six millions de personnes, on n’a plus beaucoup de sens communautaire, on ne fait plus beaucoup d’enfants et on est entourés par 330 millions d’anglophones. C’est quasiment impossible de survivre à long terme.»

Quoi qu’il advienne, Luc Picard ne baissera pas les bras. En plus de travailler sur un projet de scénarisation pour un autre film avec Fred Pellerin, l’acteur tournera ce printemps Vice Caché : le film (la série avait été coupée de l’antenne de TVA en 2005) et prépare un documentaire sur Harmonium, avec son ami Serge Fiori.

L’acteur me regarde en souriant, avec son regard rieur et franc. La tension est passée, l’audition est terminée. La nervosité a fait place à la satisfaction. Cette satisfaction d’avoir bravé la peur et la timidité, pour partager sa passion. Pour notre plus grand plaisir à tous.

Camille Laurin-Desjardins est étudiant(e) en journalisme à l'UQAM
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